Royaume Uni : installer le Global Britain

Dernière mise à jour : mars 19

Après l’accord avec l’Union Européenne entré en vigueur le 1er janvier, la Grande-Bretagne poursuit l’installation du Global Britain, réponse au changement de paradigme que représente sa rupture d’avec l’Union Européenne, et qui doit lui permettre de trouver une nouvelle place, une nouvelle influence et une nouvelle prospérité dans la mondialisation.


Avec le Global Britain, on observe pour le moment au moins quatre types d’initiatives de la part du Royaume-Uni :

  • Réussir au plus vite sa stratégie de sortie du covid pour prendre de vitesse ses concurrents et retrouver des marges de manœuvre et des opportunités que les pays retardataires n’auront pas ;

  • Mettre en place des partenariats multilatéraux, visant à réancrer le pays dans la mondialisation, selon des logiques et des modalités s’adaptant aux différentes zones et aux différents pays[1] ;

  • Assumer une forme de Britain First ;

  • Réaffirmer une part de puissance géopolitique.

Stratégie « 0 covid » : aller vite


Le Royaume-Uni a connu une année plus que compliquée sur le plan sanitaire, avec tout d’abord la minimisation de la maladie et le choix de l’immunité collective acquise naturellement. Le coût est très important, avec 125000 victimes malgré trois confinements.


Le pays a ensuite adopté la stratégie fondée sur la vaccination de masse, dans une optique « 0 covid » in fine, en commençant plus tôt que de très nombreux pays. Sa campagne de vaccination a démarré ainsi début décembre 2020 avec les vaccins Pfizer-BioNTech et Oxford-AstraZeneca[2].


Au 15 mars 2020, le Royaume-Uni est le deuxième pays au monde pour la part de la population ayant reçu au moins une dose de vaccin (36,6%), derrière Israël (59,4%)[3]. En termes de rythme de progression, la Grande Bretagne est le sixième pays au monde, et le deuxième en Europe[4]. Son premier ministre B. Johnson a dressé en février les perspectives d’un « retour à la normale » pour l’été de cette année.


Dans le contexte du Global Britain, la vaccination à vive allure a certes pour objectif de retrouver au plus tôt les conditions d’une activité « normale » mais également de générer, à l’échelle du pays, un avantage concurrentiel, singulièrement vis-à-vis de l’UE, qui est de loin son premier partenaire commercial[5]. En sortant de l’ornière au plus vite, il s’agit de retrouver une manœuvrabilité, des perspectives et une attractivité dont les pays retardataires seront encore privés.


Développer son maillage commercial


Le Royaume-Uni doit retrouver le grand large : centré jusqu’alors sur l’Union Européenne, il est amené à revêtir à nouveau ses habits de puissance commerciale sans les effets de levier européens permis par les accords commerciaux dont il était partie prenante. Il doit ainsi se redéployer « à sa main », en signant des accords commerciaux avec des pays ou des zones dont les marchés lui sont bien souvent nettement supérieurs (en nombre de consommateurs, s’entend).


A ce jour, le Royaume a conclu vingt-neuf accords internationaux, remplaçant les quarante accords auxquels il faisait partie en tant qu'État membre de l'UE[6].


Fin février, il a demandé son adhésion à l’Accord commercial transpacifique (CPTPP)[7], qui relie onze pays asiatiques et américains, dont le prévisionnel de croissance est important en 2023 et 2024, ce qui anticipe un redémarrage très significatif de ces économies[8]. Rejoindre un tel accord a donc clairement pour objectif de faire bénéficier le Royaume-Uni de la dynamique et du potentiel de croissance de cette vaste zone reliée par le Pacifique.


Pour autant, le poids des accords conclus jusqu’à présent est assez variable : certains relèvent davantage d’objectifs commerciaux tangibles quand d’autres obéissent surtout à des objectifs de « présence » et d’image du Royaume-Uni.


Une grille de lecture utile, même si elle est très imparfaite, consiste à distinguer les accords bilatéraux des accords de « zones », les premiers étant très structurants pour les échanges britanniques, quand les seconds semblent davantage jouer sur la « symbolique » et doivent permettre au Royaume-Uni de renforcer sa présence en Asie-Pacifique surtout, et d’y « jouer son jeu ». L’accord avec l’UE était ainsi vital, compte tenu du statut de l’UE de premier partenaire commercial pour le Royaume-Uni. En revanche, les échanges de la Grande-Bretagne avec les pays du CPTPP étaient de 125 milliards d’€ en 2019, inférieurs à ceux avec l’Allemagne et ne représentant que 10 % du commerce avec l’UE… De surcroît, le processus d’adhésion au CPTPP, qui prendra un certain temps, n’empêchera pas la Grande Bretagne de conclure dans le même temps des accords bilatéraux avec les pays du CPTPP.


Le défi commercial du Royaume-Uni est de taille car on observe une prime géographique aux échanges internationaux : le voisinage des pays dessine des zones d’échanges « naturelles », fruits de la proximité géographique, économique ou culturelle qui relie ces pays, et de similitudes dans les défis intérieurs et extérieurs qu’ils partagent. La régionalisation des échanges est vraie pour le Royaume-Uni comme il en est de la plupart des zones géographiques[9].


Le Royaume-Uni doit donc défier une forme d’attraction régionale. Dans cette entreprise, il peut apparaître comme un partenaire lointain, certes reliés à de nombreux pays par le Commonwealth, mais que ces derniers n’attendent pas. C’est singulièrement le cas de l’Asie qui a renforcé son intégration régionale de façon spectaculaire par la signature du Partenariat régional économique global (RCEP), avec un entrisme très fort de la Chine[10].


Assumer une forme de « Britain first »


Sur le plan sanitaire, on a vu le Britain First s’exercer avec le refus par le Royaume-Uni de la participation des deux sites britanniques d’AstraZeneca à l’approvisionnement de l’Union Européenne, au vu d’un accord signé avec le laboratoire en juin 2020, comportant une clause de priorité pour le Royaume-Uni[11].


Bien sûr, la position britannique s’inscrit dans un contexte mondial – et européen – très tendu sur le sujet mais le Britain First ne relève pas d’une seule décision « conjoncturelle ». Il dit la logique de « pied à pied » que le Royaume-Uni n’hésite pas à adopter dans cette nouvelle ère post Brexit.


Un autre « indice » récent : la Commission européenne a annoncé le 15/03 avoir initié deux procédures à l’encontre du Royaume-Uni pour violation de l’accord de Brexit, compte tenu du report unilatéral britannique pour six mois de contrôles douaniers sur l'arrivée de marchandises en Irlande du Nord en provenance de l'île…


Réaffirmer une part de puissance géopolitique


La parution le 16 mars de la revue stratégique en matière sécurité, de défense et de politique étrangère du Royaume-Uni a fait du bruit. La Grande Bretagne prévoit en effet de relever son plafond de stock d’ogives nucléaires de 45%[12], arguant de l’accroissement des menaces russe et chinoise et de l’augmentation du risque terroriste…


Un autre indice intéressant, qui devra être confirmé : les Britanniques réfléchissent à l’opportunité de rejoindre « l’Otan asiatique », c’est-à-dire le Dialogue quadrilatéral pour la sécurité (Quad) dont les membres sont les États-Unis, l’Australie, le Japon et l’Inde, et qui cible la Chine, comme l’Alliance atlantique s’était constituée en son temps contre l’Union soviétique.


Au terme de cette rapide revue, il sera intéressant d’observer régulièrement les avancées et les difficultés du Global Britain au long cours. Suite aux prochains épisodes, donc…

[1] Sans surprise : au croisement des objectifs commerciaux des Britanniques, des caractéristiques économiques et financières et des dynamiques de croissance de ces pays ou de ces zones, mais aussi des enjeux géopolitiques du Royaume-Uni. [2] Le Royaume-Uni a été le premier État au monde à autoriser le vaccin Pfizer-BioNTech. [3] Source : https://ourworldindata.org/covid-vaccinations. Le Royaume est l’un des trois pays au monde à avoir ouvert la vaccination à ses populations vulnérables et à d’autres populations non vulnérables, tandis que l’immense majorité des autres pays réservent à cette heure la vaccination à leurs seules populations vulnérables. [4] Source : https://ourworldindata.org/covid-vaccinations. Derrière le Chili, Israël, le Qatar, les États-Unis et la Serbie. [5] 43% des exportations et 52% des importations du Royaume-Uni se faisaient avec l’UE en 2019. Source : https://import-export.societegenerale.fr/fr/fiche-pays/royaume-uni/risque-pays-commerce [6] Pour le détail, voir : https://www.gov.uk/guidance/uk-trade-agreements-with-non-eu-countries#trade-agreements-that-took-effect-from-1-january-2021 [7] CPTPP : Partenariat transpacifique global et progressiste, regroupant le Canada et dix pays de l’Asie-Pacifique : l’Australie, Brunéi, le Chili, le Japon, la Malaisie, le Mexique, la Nouvelle-Zélande, le Pérou, Singapour et le Vietnam. Il prend le relai du Pacte de libre-échange transpacifique (TPP), dont Trump a retiré les Etats-Unis. Le CPTPP englobe 500 millions de consommateurs et représente 13,5 % de l’économie mondiale. Il y supprime 95% des droits de douane… [8] En moyenne en 2021 et 2022 (en arrondi à la décimale inférieure), Australie : 3,2% - Canada : 3,8% - Brunéi : 3,4% - Chili : 3,8% - Japon : 2,7% - Malaisie : 6,5% - Mexique : 3,4% - Nouvelle-Zélande : 3,5% - Pérou : 6,1% - Singapour : 3,8% - Vietnam : 7%. Source : FMI - World Economic Outlook Database. Ces taux flatteurs sont bien sûr à apprécier en regard de la stagnation ou de la baisse du PIB en 2020 (selon les pays), générée par la crise du covid. [9] C’est particulièrement vrai de l’Europe, de l’Amérique du Nord et de l’Asie-Océanie, où les exportations de biens se faisaient en 2017 pour au moins 50% vers des pays de la même zone. Source : www.ons.gov.uk [10] Le RCEP, signé le 15/11/2020, constitue la zone de libre-échange la plus importante du monde, avec quinze pays (Asean + Chine, Australie, Nouvelle-Zélande, Japon et Corée du Sud), représentant en 2019 27% du commerce mondial, 29% du PIB, plus de deux milliards de consommateurs, soit 30% de la population mondiale. Source : Congressional Research Service, novembre 2019. [11] L’accord entre l’UE et AstraZeneca entré en vigueur le 27 août 2020 montre que le laboratoire est censé mobiliser ses usines dans l'Union européenne, y compris les deux sites britanniques… [12] En passant de 180 à 260 ogives.