Le sens des limites

Mis à jour : mars 8

A partir du livre Le Sens des limites, par Monique Atlan et Roger-Pol Droit, paru le 20/01/2021 aux Éditions de l'Observatoire.


Roger-Pol Droit et Monique Atlan ont publié très récemment un ouvrage très intéressant – Le sens des limites – dans lequel ils questionnent le concept de limite et en proposent une lecture très stimulante, bien au-delà des représentations spontanées qu’elles éveillent souvent chez nous tous (tantôt la limite comme interdit ou empêchement, perçue alors comme une entrave ; tantôt la limite comme protection, voire repli ou séparation, comprise alors comme une barrière ; tantôt la limite structurante ou aidante, vue alors comme un repère…).


Les auteurs rappellent combien nous tendons, notamment sous l’effet du développement toujours plus rapide de la science et des techniques, vers l'affranchissement des limites. Ceci a toujours été la quête de la science mais ce rapport à la limite n’est plus l’apanage du seul scientifique ou du seul spécialiste, exerçant son métier, mais celui du citoyen et du consommateur. Il est largement devenu un trait « structurel » de l’individu et de la société, dont on peut se demander s’il ne fait pas partie désormais de notre anthropologie.


La crise que nous vivons vient toutefois percuter cette tension vers le dépassement des limites car elle nous rappelle à bien des égards combien ces dernières n’en ont pas fini avec nous. Limites plus ou moins fortes, et plus ou moins consenties, aux libertés individuelles et collectives dans un rapport compliqué et mouvant à la sécurité. Limites de nos connaissances, qui imposent de prendre des décisions lourdes touchant l’individu et la société, alors que la recherche est en cours et n’a pas délivré toutes ses conclusions. Limites de nos moyens et de nos ressources, on le voit avec nos systèmes de santé, et aujourd’hui aussi avec la production des vaccins. Limites à la solidarité, avec l’opposition apparue parfois entre le sacrifice des jeunes et la mort des plus anciens... Limites au sens de frontières, entre les Etats, dont la gestion n’est pas plus simple que la balance liberté – sécurité tant elle dépend de la représentation que les exécutifs s’en font et de leur analyse des bénéfices et des risques à les ouvrir ou à les fermer. Limites au sens de frontières toujours, et peut-être même surtout, entre les individus, tant les gestes barrière que nous respectons depuis un an créent avec autrui des frontières personnelles.


Dans ce contexte critique, les auteurs proposent un dépassement. Reprenant l’image de la cellule, ils invitent à penser la limite non pas comme une ligne hermétique mais comme un espace de différenciation permettant des échanges entre des milieux tout en les préservant de l’amalgame. C’est une vision structurante et dynamique de la limite, qui conduit à voir au-delà de la limite qui enferme et au-delà de la limite qui ne serait qu'un frein au progrès et à l'abolition des contraintes.


Roger-Pol Droit et Monique Atlan fournissent une grille de lecture très utile à la compréhension de lignes de force politiques, sociétales ou même anthropologiques de notre époque. A l’opposition du « souverainisme » et du « mondialisme », du productivisme et de « l’éco-économie » qui cherche à rétablir la stabilité entre l'économie et l'écosystème, vient s’ajouter l’opposition entre les tenants des limites qu'il faudrait tendre à repousser et les tenants des limites qu’il faudrait tendre à préserver.


On peut toutefois se demander quelle place la question des limites est susceptible de (re)prendre dans les débats et la réflexion collectifs lorsque nous pourrons regarder la crise avec plus de distance.


Si l'expérience des limites a fait un retour brutal dans notre quotidien et a envahi notre horizon, il reste que nos sociétés sont toutes entières mobilisées contre elles... Nous faisons tout pour les mettre à nouveau à distance, en amoindrir les conséquences, et la lutte contre le covid et les limites qu'il nous impose sature l'information en même temps que notre psyché. Au cœur de l'expérience que nous faisons de nos limites revenues en force, une part essentielle en nous les refuse et "ronge son frein"...


Et cette lutte n'est pas vaine : la crise du covid provoque des accélérations scientifiques et technologiques qui nous permettent déjà d'entrevoir de nouvelles conquêtes, qui en appelleront assurément d'autres à travers de nouvelles applications et de nouvelles recherches. L’ARN messager utilisé pour la première fois de façon si massive réalise un saut, et il aurait fallu bien d’autres voies et d’autres délais pour générer une telle somme de "data" pour la médecine. Le numérique sera devenu pendant cette crise le lien indépassable avec autrui, qu'il s'agisse de la sphère professionnelle ou de la sphère privé, et il aura réalisé une percée dans les foyers. La contrainte de la distance physique n’aura jamais autant reculé, même si les difficultés et les limites du « distanciel » ont refait surface depuis quelques mois. Il paraît clair que le basculement numérique des usages sera durable, après un temps de stabilisation nécessaire entre la découverte de ses bénéfices et la prise de conscience de ses limites.


Enfin, de nombreux épisodes de crise ont donné lieu dans l’histoire – et on peut le comprendre – à des temps de libération et de retour au plaisir [1], se traduisant par une évolution des mœurs, un accroissement de la consommation, la recherche d’une certaine insouciance après un temps de privation brusque et sévère [2] et de fréquentation de la maladie et de la mort. Au fond, c'est comme si, dans la psyché individuelle et collective, les limites subissaient un « retour de bâtons » et finissaient en victimes expiatoires des contraintes qu’elles ont instaurées. Dans la bataille sémantique, la limite perçue comme entrave et devenue étrangère à notre anthropologie aurait alors gagné la partie. Une fois la crise passée, les individus désentravés pourraient reprendre la quête de son abolition…


La connotation morale du terme « limite » étant forte, et le mot étant « risqué » dans un discours programmatique compte tenu des représentations qu’il charrie, il est peu probable que la question des limites soit posée comme telle dans les débats par nos responsables politiques. Le mot aurait pourtant le mérite de poser clairement les enjeux, d’éclairer leurs propositions et de les exposer le cas échéant à leurs angles morts. Mais c’est aux citoyens de contrecarrer cette prédiction s’ils estiment qu’il est temps.


De cette expérience des limites remise au goût du jour par la crise, il faut redire qu'elle est une opportunité pour (ré)instaurer la question de la limite dans la réflexion scientifique, politique, économique ou sociale, par un effort de volonté et désir. Ceci afin de se situer au-delà des réactions historiques, tout aussi légitimes soient-elles, et pour voir en la limite une alliée pour la réflexion et le choix des progrès que nous voulons vraiment. Tandis que nos moyens se développent et s’accélèrent, et que les usages que nous pouvons en faire sont loin d’être tous prédictibles, il faut alors réaffirmer l’importance du débat éthique et de son enseignement.

[1] Ce sont par exemple les années folles après l’horreur de la première guerre mondiale. [2] Voir l’article de ce blog Qu’est-ce qui nous « fait » changer ?.


Quelques liens :

http://rpdroit.com/

https://www.lexpress.fr/actualite/idees-et-debats/monique-atlan-et-roger-pol-droit-le-sens-des-limites-a-l-epreuve-de-la-modernite_2143717.html

https://www.say.media/article/le-siecle-des-limites