Quand l'imprévu percute la toute-puissance...

Au cœur de la crise inédite que nous vivons, on s’est interrogé sur le faible nombre officiel de victimes du covid-19 en Chine. Si l’explication de ce nombre semble plus complexe qu’il n’y paraît eu égard au système de santé chinois, c’est l’occasion de proposer une lecture plus large de certains des comportements de tels régimes, et de leur rapport à l’imprévu.


Dans un régime autoritaire, a fortiori totalitaire, la parole et les actes tendent à fusionner chez ceux qui détiennent et incarnent le pouvoir. Autrement dit, dans un régime totalitaire « parfait », la parole doit s’incarner dans la réalité, lui commander, et la réalité doit être contenue dans la parole politique, seule habilitée à en rendre compte (peu ou prou). Et le pouvoir « travaille » la croyance de la société en sa toute-puissance, jusqu’à l’en créditer.


La survenue d’événements brutaux et graves, « sans prévenir », telle une pandémie, est un risque majeur pour un tel régime puisqu’elle le met face à ce qu’il ne maîtrise pas. Une telle crise met à mal le mythe de la fusion de la parole et des actes : percutée par le virus, une part de la réalité apparaît brutalement comme en dehors de la parole politique (qui aurait dû pouvoir l’anticiper pour l'intégrer à son discours), et la parole politique ne peut pas s’incarner dans la réalité, ou en tout cas pas d’emblée, et doit compter avec le temps pour résoudre la crise. Or le temps est un "attribut" de la puissance, a fortiori pour un tel régime : plus une crise met du temps à se résorber, plus les questions et les doutes peuvent se faire jour et mettre en difficulté un pouvoir qui, d’ordinaire, prévoit et « a réponse à tout ».


On peut certainement interpréter à cette aune le très faible nombre officiel de victimes, rapporté à la population touchée par le virus, dans un pays comme la Chine : au fond, plus ce nombre est grand, plus l’impuissance politique risque de se voir ; autrement dit, aux yeux de la population, ce nombre peut apparaître comme un baromètre de la puissance ou de l’impuissance du régime, qui a besoin a minima, pour assurer la stabilité, de contenir les doutes à son propos.


On peut aussi utiliser cette même grille de lecture à propos de l’offensive des autorités politiques de ce pays, dont l’objectif a évolué de la recherche de gains d’image à la restauration de celle-ci à mesure que les critiques internationales s’intensifiaient, avec en tête de pont D. Trump évoquant un virus « chinois ». Offensive dont on a pu voir deux volets :

  • l'un reposant sur le soft power et pratiquant l’assistance vers l’extérieur et un comportement d’appartenance à la communauté internationale (en indiquant subtilement au passage que, si la Chine fournit des masques en nombre et si elle envoie des équipes médicales, c’est qu’elle est capable de le faire, qu’elle maîtrise « sa » crise, et qu’elle a un temps d’avance sur les autres) ;

  • l’autre beaucoup plus incisif et crispé, contestant pied à pied les critiques extérieures, renvoyant les pays critiques dans leurs buts, et défendant la véracité de ses données et l’efficacité de sa gestion sanitaire.

La minimisation et l’offensive sont convoqués pour refermer la brèche ouverte par la crise au cœur de la toute-puissance du régime, mais aussi réaffirmer l’un de ses moteurs puissants : poursuivre le développement de son influence et son projet de leadership, perturbés par les soubresauts et les turbulences du Covid-19, en comptant que le temps efface le souvenir douloureux de la pandémie, et cède la place à une sorte d’ordinaire retrouvé.


Entre assistance matinée de « profil bas » pour des raisons tactiques, et affirmation de sa puissance, on peut penser que les deux volets de l’offensive ne devraient pas être remis en cause par le régime, mais donner lieu à des dosages et à des ajustements dans le temps, selon la zone, le pays, et bien d’autres facteurs qui permettent à une grande puissance d’adapter sa stratégie et de renforcer son poids.