« Islamo-gauchisme » : coup d’œil sur le communiqué du CNRS

La polémique autour de la place et du rôle de l'islamo-gauchisme dans l'université française a donné lieu à un communiqué du CNRS indiquant que l’islamo-gauchisme « ne [correspondait] à aucune réalité scientifique », et regrettant une « polémique emblématique d’une instrumentalisation de la science » (http://www.cnrs.fr/en/node/5559).


La question n'est pas ici d'entrer dans le débat. Je voudrais surtout tirer quelques fils à partir du raisonnement tenu dans ce communiqué.


Le CNRS a voulu rappeler qu’il est un organisme scientifique et, qu’à ce titre, ses missions portent sur le champ scientifique, et non sur ce qu’il considère comme des slogans, des débats ou des opinions, surtout lorsque ceux-ci peuvent être passionnels.


Il est aussi légitime qu’il rappelle son souci d’une science « libre », vierge de toute instrumentalisation ou de contraintes telles qu’elles influeraient directement sur les champs de recherche, ou les restreindraient par le fait de pressions « extérieures » ou de l’importation de débats sociétaux.


On peut aussi concevoir qu’il ne lui soit pas simple de jouer le rôle que le ministère souhaite (souhaitait ?) lui confier, en se trouvant positionné en surplomb de l’université, alors qu’il n’en est pas l’autorité de tutelle et qu’il est censé travailler avec elle en partenariat.


Pour autant, on peut s’étonner que le communiqué commence par « L’islamogauchisme, slogan politique utilisé dans le débat public, ne correspond à aucune réalité scientifique » compte tenu de la mission même du CNRS, qui est de développer la recherche scientifique.


En effet, rien n’est a priori scientifique ; la science est toujours construite. A travers des processus rarement linéaires, et non exempts de débats et de controverses, la recherche sert à produire des connaissances validées par la communauté scientifique, venant enrichir la science ; et la science sert elle-même de cadre et de matériau pour la recherche, lui permettant de repousser et de développer le champ des connaissances.


Tout en exerçant un certain discernement, il faut donc bien décider de faire d’une « notion » ou d’un phénomène un objet de recherche pour qu’il ait une « chance » de produire de la connaissance scientifique. Le développement de la science va d’ailleurs avec l’accroissement des champs de la recherche, et donc des « objets » qu’elle se donne et qui produiront ou non, sans certitude a priori, des connaissances validées.


En ce sens, le fait de commencer son propos par « L’islamogauchisme […] ne correspond à aucune réalité scientifique » est troublant, puisque, dans une vision dynamique de la recherche, ceci pourrait être à la rigueur une conclusion au vu de l’état des travaux et de la recherche à un moment donné, mais ne devrait pas être ce qui ressemble à un postulat.


Ce trouble est aussi alimenté par le fait que le CNRS semble ne pas faire cas de travaux de certains chercheurs, parmi lesquels P-A. Taguieff, pourtant directeur de recherche au CNRS, qui forge l'expression d'islamo-gauchisme au début des années 2000 [1]. D'autres auteurs ont aussi travaillé sur le phénomène islamiste dans la société française, tels Bernard Rougier [2], Gilles Kepel [3] ou Hugo Micheron [4] et notamment dans le champ universitaire.


Enfin, sans même parler du débat éruptif sur l'islamo-gauchisme, il faut rappeler que la science n'est pas la seule façon de dire le réel, et que l'absence de validité scientifique d'un phénomène ne signifie pas nécessairement qu'il n'existe pas, charge à la démarche scientifique de l'objectiver et de l'éclairer.


En l’espèce, il me semble que le CNRS aurait pu davantage en tenir compte et rappeler, par exemple, qu’il ne tient qu’aux chercheurs de se saisir de ce champ de recherche (comme d’un autre) pour faire progresser la connaissance, dans un cadre de liberté dont on attend que l’Etat soit le garant.

[1] Par exemple, voir : Taguieff, P.-A. (2003). L’émergence d’une judéophobie planétaire : islamisme, anti-impérialisme, antisionisme. Outre-Terre, 3(2), 189. https://doi.org/10.3917/oute.003.0189 [2] Par exemple : Rougier, B. (2021). Les territoires conquis de l’islamisme : Edition augmentée. PUF. [3] G. Kepel travaille notamment sur l'islamisme depuis les années 80. Voir : Kepel, G. (2021). Le prophète et la pandémie : Du Moyen-Orient au jihadisme d’atmosphère (Esprits du monde). GALLIMARD. [4] Par exemple : Micheron, H., & Kepel, G. (2020). Le jihadisme français : Quartiers, Syrie, prisons (Esprits du monde, 11839). GALLIMARD.