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En France, où va la gauche à trois mois de l'élection présidentielle ?

Dernière mise à jour : 25 janv.

A trois mois de la présidentielle, on ne peut être qu’interpellé par la situation de la gauche, historiquement faible et éclatée (autour de 26% à ce jour des intentions de vote), entre NPA d'O. Poutou, LO de N. Arthaud, communistes de F. Roussel, insoumis de J-L. Mélenchon, partisans de C. Taubira, écologistes de Y. Jadot et socialistes d'A. Hidalgo.


Si on se redonne un peu de perspective, on peut noter le niveau que la gauche avait au premier tour des élections présidentielles en 2017 : 27,5% des suffrages, répartis entre quatre candidats, ce qui diminuait l'effet d'émiettement, mais ce qui montrait combien elle avait déjà reculé par rapport à l’élection présidentielle de 2012. Dans les années 70, ce score était peu ou prou celui du PC à lui seul... Dans la matrice des transferts de voix pour 2022, certains sondeurs évoquent aujourd'hui le report d'un nombre non négligeable d'électeurs de gauche vers E. Macron dès le premier tour.


On peut se demander si on n'assiste pas à une sorte d'auto-dissolution de cette gauche. Cinq acteurs se sont lancés pour 2022 dans leur couloir (ce qui est une habitude pour le NPA et LO, dont la tradition a toujours été de se présenter seul, par fidélité à leurs idées et rejet de toute « compromission »). Ces acteurs expriment à ce jour leur refus obstiné de toute tentative d'union, dans une sorte de fidélité sacrificielle aux idées, comme si, face à leur faiblesse, seul le témoignage authentique comptait et l'emportait sur la volonté d’exercer le pouvoir, même s'il faut bien constater que les différences existant entre leurs programmes sont suffisamment importantes pour probablement interdire leur rassemblement.


Pour prendre un peu de champ sur cette hypothèse d’une (auto-)dissolution des forces de gauche, une explication possible est que, dans le "mouvement de l'histoire", une force collective (sociale ou politique, en l'espèce) s'efface quand elle cesse d'être nécessaire. En qualifiant une force de "nécessaire", on peut entendre une force qui répond aux aspirations du corps social, mais qui s'inscrit aussi dans un jeu de synergies et d'antagonismes avec les autres forces, charriant des tensions dans la société mais la rendant vivante et dynamique.


Cela ne signifie pas que disparaissent avec cette force les idées ou les valeurs qu'elle porte ; elle disparaîtrait ou s'affaiblirait au fond selon deux raisons opposées, entre lesquelles il y aurait de nombreuses nuances possibles : soit par rejet de la part du "corps social", telle une greffe qui ne prendrait pas ou qui ne prendrait plus (c'est ce qui menace toute force disruptive quand elle pousse trop loin le curseur, ou à l'inverse, quand elle ne le pousse plus assez loin [1]), soit par dissémination, et ses valeurs ont alors pénétré suffisamment le corps social et les autres forces, alliées ou adverses, pour qu'il ne soit plus nécessaire de compter sur elle, tandis que, dans le même temps, cette force peut paraître surannée ou inadaptée pour traiter des priorités de l'époque. Cette force en voie (d'auto-)dissolution est donc à la fois victorieuse et défaite, promise à céder la place, où à muer d'une façon telle qu'il soit difficile de la reconnaître au terme du processus. Une force morte ou défigurée d'être prise en charge par d'autres pour la part d'héritage qui doit ou devait, chez elle, poursuivre l'aventure.


Il n'est pas impossible que les chefs de file des courants de gauche, pris dans un mouvement qui les dépasse et qu'ils signalent, réalisent ce qui est nécessaire, c'est-à-dire la disparition des partis dont ils à la tête sous la forme qu'ils ont revêtue jusqu'à présent.


[1] On peut donner l’exemple du RN (ex FN). Dans les années 80, il connaît une forte croissance, sous la majorité de gauche portée au pouvoir par F. Mitterrand en 1981. Dans un contexte de mise en place d’une stratégie de division de la droite, un certain nombre de propos virulents et de prises de position extrêmement tranchées de son président de l’époque, J-M. Le Pen, dont de nombreuses condamnations, ont à la fois cristallisé son électorat et créé à son endroit un plafond de verre, le tenant éloigné de toute fonction exécutive. La disruption des propositions, et peut-être plus encore des propos, illustre ce curseur poussé trop loin, qui disqualifie son promoteur aux yeux d’une large majorité de la population. A l’inverse, la stratégie de « recentrage » menée par étapes depuis 2018 par M. Le Pen, qui s’est traduite par une grande diversification de ses thèmes, a rendu ce parti beaucoup moins disruptif sur les questions de l’identité et de l’immigration ; l’irruption d’E. Zemmour à l’automne 2021, avec un discours très offensif sur la défense de la civilisation française, a montré par contraste que le RN n’avait probablement plus poussé le curseur suffisamment loin sur des sujets qu’il avait de longue date préemptés, en tout cas pour entretenir son capital électoral. Il a fallu ainsi à sa candidate « rectifier le tir », notamment en modifiant ses affiches de campagne.

La Fenêtre d'Overton fournit une grille de lecture très intéressante de l'acceptabilité d'une idée : voir https://www.echappee.net/post/en-france-une-lecture-du-passe-vaccinal-avec-la-fen%C3%AAtre-d-overton