De l’individu à l’individu-norme

Mis à jour : avr. 16

Fruit d’un long processus, l’individu a acquis dans nos sociétés occidentales un rôle et une place très singuliers. Plus que jamais, l’individu questionne les normes morales et sociales, et celles-ci sont mises sous tension par l’individu. Le bouleversement d’un certain nombre de ces normes, dans un mouvement continu depuis vingt ans environ et qui semble s’accélérer, conduit à se demander si l’on n’assiste pas à l’apparition de l’individu-norme, évolution de nos sociétés qui prend racine dans le grignotage sur le « modèle » holiste qui a très largement prévalu dans les sociétés humaines, jusqu’à ce que la fin du Moyen Âge, mais surtout la Renaissance, inaugurent l’ère de l’individu dans laquelle nous vivons depuis en Occident[1].


Cette hypothèse est l’occasion de faire quelques rappels choisis sur l’individu, sur son apparition dans l’histoire et ce qu’il permet d’émancipation, de progrès et de changement. L’individu-norme inaugure toutefois autre chose, qui n’est pas de l’ordre d’un changement de degré mais d’un changement de nature anthropologique[2]. Les rapports entre l’individu-norme, la montée en puissance du phénomène communautaire, en tant que réceptacle et porte-voix de sa puissance et de ses prétentions croissantes, et la société, qui est censée relier et dépasser les différences dans autre chose qu’elles-mêmes, sont au cœur de tensions aiguës[3] qu’il faut résoudre pour toute nation qui a besoin de cohérence et de cohésion pour perdurer et se développer.


L’individu est conquête sur la pensée magico-religieuse…


L’individu naît de son affranchissement de la pensée magico-religieuse, qui constitue un trait fondamental des sociétés traditionnelles.

Dans ces sociétés, il n’existe qu’un ordre sacral, fusionnant nature et culture. « L’individu » participe de cet ordre social et religieux immuable dont il est impensable de s’affranchir. D’une certaine façon, il y est tout entier enserré. Il ne se conçoit que dans la discrétion : son effacement, sa participation codifiée à la vie du groupe sous le regard de la coutume contribuent à la permanence de cet ordre « à son corps défendant », pour ainsi dire. Il est presque étranger à ce « dispositif », et il vaut plus en s’abstenant de toute perturbation qu’en prenant des initiatives « personnelles » qui bouleverseraient les équilibres.


L’individu en tant que tel n’intéresse donc pas dans ces sociétés, qui sont largement « a-individuelles ». Priment le lignage, le clan ou la tribu, l’absence de différences sociales et l’impossibilité – ou la faible possibilité, et dans un certain cadre – de prendre l’ascendant sur l’autre[4]. Le respect de la coutume, comme il en serait d’une « norme » supérieure, est requis à travers les générations. Et le groupe, « ordonné » à la coutume, règle fort logiquement « l’individu » et ses comportements. Ce dernier n’en est surtout qu’un rouage, et il y agit par imitation, ce qui garantit une grande stabilité des comportements individuels et collectifs. Au fond, dans ces sociétés, les comportements individuels sont des comportements collectifs en puissance, et les comportements collectifs imprègnent les comportements individuels.


Dans ce mouvement d’affranchissement de la pensée magico-religieuse d’où découle la précellence de la coutume et du groupe, la Grèce antique représente un « moment » particulier avec la formation de la Cité.


Dans la Cité grecque, l’individu acquiert une certaine autonomie par détachement de la monarchie, qui est alors quasiment de droit divin[5]. Il a pris du champ vis-à-vis du religieux, passé sous l’empire du politique par l’instauration de cultes officiels et publics. « Laïcisée », la religion a perdu beaucoup de sa puissance magique et de son mystère, et il est significatif d’observer la pratique d’une religiosité non civique et privée, par le truchement de sectes investissant l’espace laissé libre par la religion publique. Cet affranchissement, dans une certaine mesure, de la pratique univoque de la religion publique ouvre pour l’individu vers une plus grande autonomie possible.

Les modifications du rapport de l’individu au religieux ne disent pas tout. Le point le plus notable est l’affirmation de l’individu grec dans et par la citoyenneté. S’il faut parler d’individu, il faut donc parler d’individu-citoyen, participant à la vie publique dans l’attachement aux principes d’égalité et du respect de la loi.


Bien que séparés en classes et hétérogènes, les citoyens sont unis dans et par la Cité, tel un principe supérieur, et ils sont appelés à un certain idéal. La retenue est indispensable à l’égalité, à l’équilibre et à l’unité de la Cité, tandis que la passion et la démesure sont proscrites dans la mesure où elles créent divisions, dissonances et jalousies. Il faut ainsi refuser toute démarcation individuelle trop tranchée, de même que la poursuite d’intérêts ou de faits purement privés.


L’individu-citoyen s’inscrit donc dans un idéal d’harmonie et d’équilibre sous le regard de la Cité, où s’exprime toute la quête philosophique grecque. Nous sommes dans une société holiste mais l’individu – citoyen concourt au bien commun par sa participation vertueuse à la chose publique. Dans l’exercice de la citoyenneté, il doit écouter, raisonner selon la logique, s’appuyer sur les faits et convaincre par la rhétorique. Ces qualités, subordonnées à l’idéal de la Cité et auxquelles elles doivent concourir, ont vocation à être mobilisées en chacun. L’individu n’est certes pas encore l’incarnation de valeurs qu’il deviendra dans nos sociétés occidentales modernes mais il a son rôle à jouer.


Le rôle matriciel du christianisme


Dans les sociétés occidentales, une nouvelle étape essentielle apparaît avec le christianisme.


C’est bien sûr la figure du Christ qui constitue un bouleversement. Avec lui, on a affaire à un dieu unique qui s’incarne dans une personne. Dans la théologie chrétienne, Jésus est vrai homme et vrai dieu. Il est à la fois totalement l’un et totalement l’autre. Même si le Christ a bien sûr une place à part, il est tout sauf anodin qu’un dieu unique vienne habiter l’existence terrestre en un individu singulier, pourvu d’une histoire humaine, et porteur d’un message à la fois universel et adressé à chacun. La Bible est ainsi remplie d’itinéraires individuels qui traduisent l’adhésion personnelle à laquelle le converti est appelé.

Dans son appartenance et sa participation au divin, l’individu homme ou femme est lui-même le siège de l’Esprit dans la religion chrétienne. Il est habité par lui, acquérant par là-même une dignité particulière qui lui est conférée par Dieu. Bien sûr, il faudra du temps pour que cette dignité s’affermisse dans l’histoire mais l’individu créature et hôte du divin est « en germes » unique et irréductible à ses semblables.


L. Dumont (1983) explique un phénomène décisif à ses yeux : l’individu serait le fruit de l’idée de « l’individu-hors-du monde », selon l’acception chrétienne. Siège de l’Esprit, l’individu est appelé à une relation intérieure à Dieu, « extra-mondaine ». Il peut ainsi « intérioriser » les valeurs chrétiennes, se les approprier dans sa relation à Dieu. On peut sans doute y voir là une étincelle de liberté ouvrant bien plus tard, dans un mouvement de sécularisation, à la possibilité de refuser ces mêmes valeurs, ou d’en développer d’autres… Dans cette gestation intérieure, « l’individu-hors-du monde » peut commencer à s’émanciper du modèle holiste et de sa structure hiérarchique.


Dans la pensée chrétienne, qui structurera les mentalités occidentales, l’individu siège de l’Esprit trouvera de nombreux « débouchés » : c’est ainsi que se développeront, dans le modèle de la Cité idéale chrétienne, eschatologie collective et eschatologie individuelle.


L'individu moderne, création révolutionnaire


A l'échelle des nombreux siècles au cours desquels il a émergé peu à peu, l'individu moderne est une création très récente, puisqu’il n’apparaît guère qu’à la fin du Moyen Âge, pour s’affirmer ensuite avec la Renaissance et la Réforme (Dumont, 1983). A bien des égards, cette création est révolutionnaire.


Tandis que les sociétés traditionnelles sont d’une très grande stabilité et sont très peu perméables au changement, qu’elles perçoivent fondamentalement comme un danger, la naissance de l’individu moderne permet précisément le changement. En effet, un moteur essentiel en est la dialectique devenue possible entre les individus et dans le rapport de l’individu au groupe. L’individu en discussion avec son semblable et avec le groupe introduit la dissonance, apporte un regard différent, ouvre à des alternatives ; cette dialectique, synonyme de tensions, de dissensions ou simplement de différences possibles, ouvre la voie à la remise en cause et à la nouveauté. L’unanimisme de principe est rompu.


Il n’est pas anodin de constater le développement et l’accélération des progrès et de l’innovation que porte la Renaissance, et ce dans tous les domaines du savoir quasiment[6]. Quelques siècles plus tard, nous en sommes les continuateurs et l’emballement constaté à cette époque n’a pas cessé d’acquérir de la vitesse, alimentée par notre capacité toujours plus grande de combiner nos connaissances scientifiques et de nous appuyer sur des techniques toujours plus performantes.


Mais l’individu n’est pas seulement un élément décisif du progrès des sciences et des techniques. Là où l'individu demeurait dans l'assujettissement au groupe, était pris dans un faisceau d'allégeances collectives en regard desquelles il comptait peu, et qui pouvaient autoriser sur lui toutes sortes d'abus, l'individu reconnu comme tel devient incarnation de valeurs, qui serait davantage l’apanage du groupe dans les sociétés holistes s’il allait faire ce parallèle.


Il ouvre la voie à la personne, et à un nouveau vocabulaire universel, réservé longtemps aux illustres et aux puissants : il devient possible de parler de dignité, de libre-arbitre, de consentement, de refus, de droits et de devoirs... L'individu peut devenir la personne singulière et irréductible, avec ses choix et dans sa liberté.


Et cette personne singulière et irréductible doit être protégée et préservée. Depuis mars 2020 et la crise du covid, il n’est pas possible de comprendre les mesures prises par les pouvoirs publics et les contraintes exercées sur toute une société si l’on n’a pas à l’esprit la place et la valeur prépondérantes que l’individu a acquises, et qui, en quelque sorte, le soustraient à l’idée qu’il pourrait avoir un « prix ». C’est tout le sens du « quoi qu’il en coûte », appliqué à des degrés divers dans les pays occidentaux, chacun selon son modèle économique et social.


L’émergence de l'individu-norme et son véhicule communautaire


Dans nos sociétés occidentales, l’individu semble avoir gagné, même s’il n’en a pas fini avec certains combats[7]. Pour autant, l’individu victorieux enfante un avatar radical, l’individu-norme, qu’on peut comprendre comme une tendance, un horizon possible de nos sociétés, qui semble grimper la pyramide des valeurs sans en avoir encore atteint le sommet.


L’individu-norme radicalise sa singularité, en quelque sorte. Il a tendance à être à lui-même sa propre norme, avec tout ce qui le caractérise : son histoire, ses valeurs, ses croyances, ses besoins, ses limites, ses préférences, ses motivations, ses humeurs. Peu importe qu’il en ait conscience ou non, il tend à suivre la norme qu’il est à lui-même, c’est-à-dire lui-même. Il en est à la fois l’origine et la finalité. Et en « bonne » norme, il l’exporte avec lui autour de lui.


Cet individu-norme change la donne. Il peut fournir des clés de compréhension de certaines ruptures anthropologiques et de certaines sensibilités de notre époque.


C’est particulièrement le cas des réformes sociétales et bioéthiques. Depuis 2001, vingt-sept pays, dont dix-neuf pays européens, ont reconnu l’union entre personnes de même sexe, qu’il s’agisse du mariage à proprement parler ou d’une union civile. Ce mouvement s’est accéléré dans les années 2010, et a vu la France ouvrir le 17 mai 2013 « de nouveaux droits pour le mariage, l'adoption et la succession, au nom des principes d’égalité et de partage des libertés »[8]. En France, toujours, le 18 janvier 2018, se sont lancés les états généraux de la bioéthique, en vue d’aboutir à une révision des lois bioéthiques cette année. Le projet de loi, en cours d’adoption au parlement, comprend un certain nombre de mesures phares, dont l’ouverture de la procréation médicalement assistée (PMA) à toutes les femmes, mais aussi un nouveau mode de filiation pour les enfants de couples de femmes. En ces jours mêmes arrive aussi au parlement un proposition de loi « donnant le droit à une fin de vie libre et choisie », autrement dit à l'euthanasie[9].


C’est aussi en référence à l’individu – norme que l’on peut mieux comprendre le poids acquis par le principe de précaution et l’hyper-sensibilité aux risques. Il est possible qu’il ait aussi quelque chose à voir avec l’inflation normative, la judiciarisation des relations et la montée en puissance de la volonté d’exiger des « comptes », notamment à l’égard des responsables politiques[10].


A la racine de telles évolutions, l’individu, solide et sûr de lui, devenu hyper-puissant, se sanctuarise et se mue en acteur normatif. Il est et s’est investi de suffisamment de légitimité et de poids pour que des normes morales et sociales en soient bousculées ; il est suffisamment porteur de sens par lui-même et pour lui-même, suffisamment « capable » de l’exprimer et d’en être le porte-voix, pour « créer de la norme » ou conduire à la modifier à l’échelle d’une société. Il exprime volontiers ses revendications comme si elles avaient un caractère irréductible. Elles en deviennent ainsi difficilement contestables à ses yeux, et rendent son influence efficace sur la collectivité[11].


Cette ascension de l’individu – norme se nourrit de valeurs qui irriguent notre époque : le progrès alimenté par les sciences, mais aussi la perfectibilité et la performance, qui poussent à dépasser des limites physiques et intellectuelles longtemps perçues comme infranchissables[12] ; ou encore l’émancipation de l’individu des cadres traditionnels et de l’autorité[13], ce qui ne lui a jamais autant permis « de se suffire à lui-même »[14]. La poursuite d’un accomplissement personnel[15] s’impose, s’exprimant de deux façons : refuser ou affaiblir la finitude, mais aussi s’assumer totalement soi-même dans sa singularité dans une recherche d’authenticité. En regard de ce désir d’accomplissement personnel, les normes collectives peuvent susciter une certaine méfiance, et ne doivent pas empiéter outre mesure sur les choix et les revendications individuels si elles les entravent.


Bien sûr, l’individu-norme à lui seul aurait bien du mal à réaliser ses aspirations. Les revendications sociétales ou bioéthiques, la recherche d’accomplissement et le dépassement de limites ne peuvent infléchir les normes que dans la mesure où les aspirations individuelles sont reprises et portées par un groupe, et où la société est prête à les entendre et ne les juge pas dangereuses pour son développement ou sa survie. L’individu-norme doit donc trouver un « vecteur » collectif qui devra rencontrer, si ce n’est l’assentiment de la société, du moins une disposition suffisante de la société à les tolérer.


Pour ce faire, l’individu-norme tend à emprunter le véhicule communautaire, mot qu’on aura rarement autant entendu, qu’il s’agisse de groupes d’identité ou de genre, de clients ou de « fans » fédérés autour d’un produit, d’une marque ou d’un sport, de groupes d’intérêt variés… On peut se demander si une fonction essentielle du communautaire n’est pas aujourd’hui d’être le réceptacle, en même temps que le porte-voix, de revendications d’abord individuelles exprimées avec une certaine radicalité, liguées en lui, et auxquelles il va donner une force et un écho efficaces.


En conclusion


Dans la Grèce antique, le citoyen idéal abhorrait la démesure et y voyait toute la désagrégation et la discorde sociales qu'elle portait en ses germes. Il fallait promouvoir un individu de « raison », capable de persuasion et de conviction mais œuvrant sous la bannière de la loi et en union avec la Cité.

L’individu – norme prenant appui dans un communautaire où il se renforce et s’épanouit met au défi le « vivre ensemble », la tolérance, l’appartenance à une collectivité qui ne soit pas la juxtaposition de particularités irréductibles mais le désir de vivre ensemble autour de valeurs et de fins communes. L’individu – norme communautarisé est par nature porté vers la conflictualité puisqu’il exige avant de composer et affirme avant de douter. Face à des volontés contraires à ses desseins mais aussi résolues que la sienne, et constituées elles-mêmes en communautés, il risque en permanence une fin de non-recevoir par plus tenace et plus puissant que lui. Il devrait alors revoir ses prétentions, rechercher l’accord et le compromis, toutes choses qu’il ne pourra faire qu’au prix d’un effort considérable, et avec le risque de tensions inflammables.


Dans un mouvement de balancier, un des risques majeurs serait une reprise en main par un collectif puissant, dépassé par l'individu-norme communautarisé et enclin à le faire taire, mais passant par pertes et profits l’individu sujet, ses conquêtes, ce qu’il a généré de possible, de nouveau et d’émancipateur. On voit par exemple combien l’individu-norme peut jouer contre l’individu sujet dans les régimes autoritaires, où la minorité, voire le leader unique qui exerce le pouvoir (a fortiori lorsqu’il s’affuble du culte de la personnalité), prétend incarner et résumer les normes auxquelles le peuple, où l’individu sujet n’est plus considéré, est contraint de se soumettre, et n’a pas d’autres horizons.


Un autre risque serait enfin une société de plus en plus fragmentée, où les particularismes n’en ont jamais fini de s’affirmer, dans une succession d’exigences toutes les plus légitimes et irréductibles les unes que les autres aux yeux de l’individu – norme et des communautés qui le portent, dans une sorte de grand marché où chacun veut sa part et s’institue au centre des choses.

[1] Voir notamment les travaux de l’anthropologue Louis Dumont, et ses Essais sur l’individualisme, parus en 1983 au Seuil. Spécialisé dans l’étude de la société indienne, puis élargissant sa réflexion à l’Occident, L. Dumont identifie l’opposition holisme / individualisme. La vision holistique fait primer le tout sur ses parties ; au sens d’une idéologie, elle est l’affirmation que le corps social a davantage de valeur que chacun des individus qui le constituent. C’est cette vision qui caractérise peu ou prou toutes les civilisations traditionnelles. Au contraire, l’individualisme accorde à l’individu une valeur intrinsèquement supérieure à toute autre, et défend et valorise le point de vue des sujets particuliers. [2] S’il n’est pas une créature ex-nihilo et s’il emprunte à certaines caractéristiques étudiées par des psychologues à propos de l’enfant roi ou de l’adulte roi, l’individu-norme est fondamentalement « autre chose » dans son expression et ses prétentions que l’individu sujet. Sur l’enfant roi et l’adulte roi, voir par exemple les travaux de D. Pleux (sur sa bibliographie : https://ifforthecc.org/formateurs/didier-pleux). Pour comprendre l’individu-norme, on peut faire une analogie avec ce dont les parents, et plus généralement la fratrie, font l’expérience lorsqu’un nouvel enfant arrive : de par ses besoins et l’attention qu’il requiert, particulièrement dans ses premiers mois, l’enfant règle la vie des parents et, pour une part plus ou moins importante, l’organisation familiale et ses interactions sociales... L’arrivée de l’enfant a quelque chose d’une nouvelle norme puissante qui s’impose de fait sans demander son reste. Elle finit par s’estomper à mesure que l’enfant acquiert de l’autonomie et se socialise. Le développement de l’autonomie et de la socialisation de l’enfant peut être ainsi compris comme une conquête de l’enfant sur lui-même : comprenant « qu’il n’est pas seul au monde », il apprend qu’il n’est pas à lui-même sa propre norme, ni qu’il n’est une norme pour les autres. Dans l’enfant qui s’autonomise et fait l’apprentissage du groupe, l’individu socialisé chasse l’individu-norme. Dans les parallèles avec l’enfant roi et l’adulte roi, on pourrait se demander si l’individu-norme n’est pas la marque d’une certaine infantilisation de la société. La crise du covid a renforcé certains commentaires sur ce phénomène qui progresserait, dans la société française en tout cas, et qui est dénoncée par certains intellectuels. On entend beaucoup ce reproche à propos de la communication et des prescriptions de l’exécutif dans son approche et sa gestion du covid-19. [3] Il faut l’entendre au sens de tensions « dialectiques », qui ne débouchent pas nécessairement sur l’affrontement ou la violence mais qui ne les excluent pas si ces tensions ne sont pas dépassées. [4] On peut nuancer cette appréciation selon les types de sociétés traditionnelles mais elle n’en reste pas moins vraie. Les sociétés à chefferies, par exemple, ont bien des organes de coordination dirigés par des hommes exerçant un leadership clair, et transmissible héréditairement, mais ce leadership ne se comprend pas sans le rapport au groupe et à la coutume. [5] On veut parler du VIIIème siècle avant J-C., où apparaît la Cité : le roi, qui détenait seul le pouvoir de par ses pouvoirs rituels, laisse la place à une pluralité de magistrats. [6] Bien sûr, il serait réducteur de n’y voir que l’influence de l’individu. Les facteurs sont multiples. On évoque, avec l’apparition de l’individu moderne et la dialectique devenue possible avec le groupe, une cause « matricielle » des changements, des progrès multiples et du bouillonnement créatif de cette époque que nous continuons. On peut aussi voir dans le développement des sciences et des techniques, dans un principe de feed-back, un puissant moteur du renforcement de l’individu. [7] On pense par exemple à la reconnaissance et à la protection de l'enfant, à la place de la personne handicapée, au parent seul, au travailleur forcé, au pauvre…, à tout ce qui, par nature ou par circonstances, joue contre l'individu et peut le rendre virtuel. [8] https://www.gouvernement.fr/action/le-mariage-pour-tous [9] Cette proposition de loi est présentée à l’Assemblée Nationale en séance publique le 8 avril. [10] On assiste à la montée continue du risque pénal dans à peu près toutes les activités, qu’elles soient professionnelles ou associatives. [11] On peut par exemple citer l’un des slogans exprimés lors de manifestations de soutien à la PMA pour toutes les femmes : « Mon corps, mon choix, ma famille. Ta gueule » ; cf. https://www.liberation.fr/debats/2020/01/22/pma-pour-toutes-et-remboursement-les-vrais-enjeux-de-la-polemique_1774542 [12] Comme en témoignent les réflexions et les travaux autour de l’homme augmenté et du transhumanisme, par exemple. [13] On peut penser au pouvoir politique, à la place et au rôle des religions, ou encore à la transmission du savoir (qui a quitté le seul cadre académique et institutionnel avec le développement d’internet, surtout). [14] Bien sûr, cela n’empêche pas les tensions et les oppositions dans nos sociétés autour de ces valeurs mais l’existence de ces tensions et oppositions montre à quel point ces valeurs travaillent nos sociétés. [15] On peut citer la montée en puissance du développement personnel, la préoccupation pour le bien-être et le bonheur au travail…