Bioéthique : connaissez-vous la loi de Gabor ?

Dans le cheminement du projet de loi relatif à la bioéthique, les mesures portées en commission spéciale de l’Assemblée Nationale seront allées très loin. Pêle-mêle : le non-consentement du conjoint sur le don de gamètes, l’élargissement du diagnostic préimplantatoire aux maladies non héréditaires, la Ropa (Réception d'ovocytes de la partenaire, finalement rejetée), la transcription du statut de l’enfant né de GPA à l’état civil, mais aussi la fabrication et « l'utilisation » des chimères homme-animal et des embryons transgéniques...


Les ruptures anthropologiques sont majeures et conduisent à s'interroger sur la place de la réflexion éthique au vu d'un certain nombre de ces mesures.


L'éthique cherche à répondre à deux questions fondamentales, qui sont conjointes : au vu de notre conception de l'être humain et de la personne, de ses droits et de ses devoirs, de nos normes et de nos valeurs, qui évoluent dans le temps mais ne s'inscrivent pas moins dans une histoire, que pouvons-nous faire et que devons-nous faire de nos moyens scientifiques et techniques ?


Si nous rendons possible « l'utilisation » des chimères homme-animal, par exemple, sans préciser rigoureusement ce que nous visons (les finalités) ni le cadre dans lequel nous nous situons (les limites), nous agissons selon une croyance, celle que la science et la technique sauront bien trouver les raisons, tôt ou tard, de légitimer les moyens que nous aurons légalisés par avance. Nous ouvrons les possibles, et nous délaissons le contrôle des moyens au profit de « bénéfices » que la science et la technique nous apporteront. Lesquels ? Les percevrons-nous le moment venu comme tels ? Les estimerons-nous "éthiques" ? En aurons-nous une vision partagée ? Autant de questions que nous risquons d'écarter, en les renvoyant à l'avenir : nous serons dans le "on verra" ; nous aurons décidé de miser d'abord (sur l'ouverture des moyens) pour voir ensuite (ce à quoi ils auront donné lieu). Ce qui est sûr, en revanche, c'est que nous serons bien devant le fait accompli, alors que le point de vue éthique a précisément pour objet d'éviter le fait accompli.


Une autre question fondamentale se pose, dans le vieux débat de la fin et des moyens : les fins que nous trouverions éthiques peuvent-elles justifier par principe l'utilisation de tous les moyens en notre possession (qui ne font que s'accroître) ? Peut-on / doit-on manipuler le vivant « comme on le veut » en vue « d'avancées » et de progrès humains ? Il faut rappeler qu'il y a autant une éthique des moyens qu'une éthique des fins, et qu'à subordonner les uns (les moyens) aux autres (les fins), nous sortons de fait d'une approche éthique, qui doit intégrer les deux.


Un bon nombre des mesures reprises en commission spéciale semblent être une chambre d'écho de la loi de Gabor, selon laquelle « tout ce qui est possible sera nécessairement réalisé », et « toutes les combinaisons possibles seront exhaustivement tentées ». Pour éclairante qu'elle soit, une telle loi nécessite d'autant plus de recul qu'il serait facile d'en déduire que la question éthique est de toute façon « obsolète », et que nous n'aurions qu'à gagner du temps...